Colère des jeunes : voir la violence, comprendre la souffrance
On parle beaucoup des poubelles qui brûlent, mais parle-t-on suffisamment de ce qui brûle à l'intérieur de notre jeunesse ?
Depuis les manifestations du 17 octobre, les images tournent en boucle. Des vitrines brisées, des commerces dégradés, des poubelles incendiées.
En tant que chef d'entreprise, je suis profondément solidaire des commerçants qui ont vu leur outil de travail saccagé. Je sais ce que représente une entreprise. Les sacrifices, les années de travail, les inquiétudes, les nuits sans sommeil.
Rien ne justifie de détruire le travail des autres, mais une question me taraude.
Pourquoi parlons-nous autant des conséquences de cette colère, et si peu de ses causes ?
Qu'est-ce qui pousse ces jeunes à descendre dans la rue ? Quel est leur mal-être ? Que nous disent-ils de notre système éducatif, de leur rapport à l'autorité, de leurs inquiétudes face à l'avenir ?
Pourquoi ne parlons-nous pas davantage d'une réforme profonde de l'école, de la place que nous accordons à notre jeunesse, de ce monde que nous lui préparons ?
Je voudrais vous raconter une histoire personnelle.
Il y a quelques années, je faisais du théâtre.
À deux minutes d'entrer en scène, une partenaire et moi jetons un regard dans la salle, elle aperçoit son compagnon, me le montre fièrement, visiblement heureuse de sa présence.
« Il a bien mangé à la cantine ! », lui dis-je, amusé.
Une plaisanterie lourde. Très lourde, même.
Elle me gifle, puis se retourne, les yeux remplis de larmes.
Je suis stupéfait. Vexé. En colère.
Comment une simple plaisanterie, aussi maladroite soit-elle, peut-elle mériter une telle violence ?
Elle ne décolère pas. Ne s'excuse pas.
Quelques jours plus tard, j'apprends par une autre partenaire que son compagnon est gravement malade. Très gravement.
Sa présence ce soir-là était probablement un immense bonheur pour elle.
Et ma remarque, sans que je puisse le savoir, venait de toucher une souffrance profonde.
Je ne reverrai jamais cet homme.
Et je terminerai cette année de théâtre sans jamais parvenir à faire sourire cette partenaire, malgré mes excuses.
J'ai longtemps repensé à cette histoire.
Cette gifle était injustifiée. Mais sa colère avait une histoire que j'ignorais.
J'avais vu son geste. Je n'avais pas vu sa souffrance.
Et j'ai fini par comprendre autre chose.
« Sa colère ne m'appartenait pas, et elle ne voulait pas que je sois une solution. »
Je n'avais pas à lui expliquer sa douleur, ni à prétendre la réparer. Je pouvais simplement reconnaître ma maladresse, présenter mes excuses et accepter qu'elle traverse quelque chose qui me dépassait.
Et finalement, qu'est-ce qui avait fait parler ce soir-là ?
La gifle.
Pas la maladie. Pas l'angoisse. Pas la douleur de cette femme.
La gifle.
Aujourd'hui, en regardant les images de ces manifestations, je repense à cette scène.
Je ne prétends pas que les situations sont identiques, ni que toutes les violences ont les mêmes causes.
Mais je me demande si nous ne reproduisons pas parfois cette même erreur collective.
Nous voyons les gestes. Nous jugeons les comportements. Nous condamnons les débordements.
Et nous oublions parfois de chercher ce qui les précède.
Une société doit protéger ses citoyens, ses commerçants, ses biens. C'est indispensable.
Mais elle doit aussi être capable d'écouter sa jeunesse, y compris lorsqu'elle exprime maladroitement sa colère.
Comprendre n'est pas excuser. Condamner n'interdit pas de comprendre.
Et surtout, comprendre est peut-être la seule manière d'éviter que les mêmes colères se reproduisent.
Avant de prétendre savoir ce qui est bon pour notre jeunesse, peut-être faudrait-il commencer par lui demander ce qu'elle vit.
La violence fait du bruit.
La souffrance, beaucoup moins.
Prenons le temps d'écouter les deux.
Wilfried Borg — Fondateur de CondomZ, Distributeur, grossiste de préservatifs et lubrifiants depuis 2003, et créateur de la marque de Préservatifs Condomz.