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Marché du préservatif : les grands bouleversements en 2026

Par Wilfried Borg ·
Évolution du marché mondial du préservatif en 2026 avec Durex, SKYN, Manix et Jissbon

Grands groupes qui changent de propriétaires, préservatifs gratuits en pharmacie, PrEP, baisse de l'activité sexuelle, recul de l'usage du préservatif chez certains publics et bouleversements en Chine : rarement autant de transformations auront touché simultanément le marché mondial du préservatif.

Pendant des décennies, le secteur du préservatif a semblé relativement stable.

Quelques grands industriels, quelques marques mondiales, des positions solidement établies et un produit dont la fonction avait finalement peu changé.

Aujourd'hui, presque tout bouge en même temps.

Et lorsqu'on travaille dans ce secteur depuis plus de vingt ans, ces transformations sont particulièrement intéressantes à observer.

Durex, SKYN, Manix, Jissbon : les grands équilibres ont changé

L'histoire récente du marché raconte déjà beaucoup de choses.

En 2017, Ansell cède son activité Sexual Wellness. Les marques SKYN, LifeStyles, Manix, Blowtex, Unimil et Jissbon rejoignent alors LifeStyles Healthcare, contrôlé par un consortium comprenant notamment Humanwell Healthcare.

Nouveau changement en décembre 2022 : le fonds américain spécialisé dans la santé Linden Capital Partners rachète LifeStyles Healthcare.

Mais pas entièrement.

Les activités chinoises, dont Jissbon, sont séparées de LifeStyles et restent entre les mains des vendeurs. SKYN, Manix, LifeStyles, Unimil et Blowtex passent ainsi sous contrôle de Linden, tandis que Jissbon poursuit une histoire distincte en Chine. linden.com

De son côté, Durex appartient toujours au groupe britannique Reckitt, qui présente la marque comme l'un de ses principaux actifs dans le domaine du bien-être sexuel et continue d'investir dans l'innovation produit. Reckitt

Le marché que l'on imaginait figé ne l'est donc plus du tout.

En France, le modèle économique du préservatif a lui aussi changé

La transformation ne concerne pas uniquement les industriels.

Depuis janvier 2023, certains préservatifs inscrits sur la liste des produits remboursables peuvent être délivrés sans ordonnance et pris en charge à 100 % pour les moins de 26 ans en pharmacie.

Et le dispositif s'est progressivement élargi.

En 2026, l'Assurance Maladie répertorie huit marques de préservatifs masculins prises en charge, parmi lesquelles Manix Classic et désormais Manix Sensitivity, sans latex. Ameli

C'est un changement considérable.

Pendant très longtemps, acheter un préservatif était un acte de consommation classique : pharmacie, grande surface, distributeur automatique ou Internet.

Une partie du marché relève désormais directement d'une politique publique de prévention financée par l'Assurance Maladie.

Pour les marques, cela change les circuits de distribution, les prix, l'accès au marché et probablement, à terme, les stratégies commerciales.

La PrEP a également changé la prévention du VIH

Une autre révolution est intervenue : la PrEP, ou prophylaxie pré-exposition.

Elle permet à une personne séronégative exposée au VIH de prendre un traitement afin de diminuer fortement son risque d'infection.

Mais la PrEP cible le VIH. Elle ne remplace donc pas l'ensemble des outils de prévention des autres infections sexuellement transmissibles. Le ministère de la Santé continue de présenter la prévention comme une combinaison d'outils comprenant notamment PrEP, dépistage, traitements et préservatif. Santé Gouvernementale

Cela modifie nécessairement la place symbolique du préservatif.

Dans les années sida, il était pratiquement l'outil central de prévention du VIH.

Aujourd'hui, il fait partie d'un arsenal beaucoup plus large.

Et pendant ce temps, les Français ont moins de rapports sexuels

Ce n'est plus seulement une impression.

La grande enquête Contexte des sexualités en France 2023, conduite par l'Inserm et ses partenaires, montre une baisse nette de plusieurs indicateurs d'activité sexuelle.

En 1992, 86,4 % des femmes de 18 à 69 ans déclaraient avoir eu des rapports sexuels au cours des douze derniers mois. Elles étaient 77,2 % en 2023.

Chez les hommes, la proportion est passée de 92,1 % à 81,6 %.

La fréquence moyenne des rapports au cours des quatre semaines précédentes a également diminué : de 8,1 à 6,0 chez les femmes entre 1992 et 2023 et de 9,0 à 6,7 chez les hommes. CSF Inserm

Même l'entrée dans la sexualité se produit légèrement plus tard qu'il y a quelques années. Inserm

Il faut toutefois être prudent sur les explications.

Numérique, nouvelles formes de relations, évolution du couple, aspirations différentes, conditions économiques : de nombreuses hypothèses existent. Il serait réducteur d'attribuer cette évolution à une cause unique.

Moins de sexe… mais aussi une prévention qui s'érode

Voilà probablement le paradoxe le plus préoccupant.

La même enquête montre que l'utilisation du préservatif lors du premier rapport a diminué après avoir atteint des niveaux très élevés au milieu des années 2000.

Pour les personnes ayant commencé leur vie sexuelle entre 2019 et 2023, 75,2 % des femmes et 84,5 % des hommes déclarent avoir utilisé un préservatif lors du premier rapport. CSF Inserm

Et lorsqu'on regarde les nouvelles relations, les chiffres sont encore plus intéressants : en 2023, environ la moitié seulement des femmes et des hommes déclarent avoir utilisé un préservatif lors du premier rapport avec un partenaire rencontré dans les douze derniers mois. CSF Inserm

L'Assurance Maladie évoque elle-même en 2026 une baisse du port du préservatif parallèlement à la progression des contaminations, notamment pour justifier le renforcement du dépistage des jeunes adultes. L'Assurance Maladie

Nous arrivons donc à une situation assez paradoxale :

le préservatif n'a probablement jamais été aussi accessible en France, mais l'accessibilité ne suffit pas nécessairement à garantir son utilisation.

Et puis il y a la Chine

La Chine apporte une autre dimension à cette transformation.

Le pays est confronté depuis plusieurs années à une crise démographique majeure. Et, en 2026, cette politique nataliste commence même à avoir des conséquences directes sur le marché du préservatif.

Les autorités chinoises ont supprimé l'exonération historique de TVA dont bénéficiaient les préservatifs : ils sont désormais soumis à une TVA de 13 %. Les règles encadrant leur promotion sur certaines plateformes numériques ont également été durcies.

Au premier trimestre 2026, les ventes de Durex en Chine ont reculé de 5 %, après une forte progression l'année précédente. Reckitt a notamment évoqué l'intensification de la concurrence et les évolutions réglementaires. Financial Times

Cela ne permet pas pour autant d'écrire que « les ventes de préservatifs s'effondrent en Chine pour relancer la natalité ».

La réalité est plus subtile — et finalement plus intéressante.

Un État confronté à une natalité historiquement faible modifie son environnement fiscal et réglementaire, et cela commence à affecter un marché mondial du préservatif extrêmement important.

Le préservatif est-il en crise ?

Je ne crois pas que la bonne question soit de savoir si le préservatif va disparaître.

Elle serait presque absurde.

Les besoins de prévention restent considérables.

Mais son marché historique est incontestablement en transformation.

Le préservatif doit désormais cohabiter avec la PrEP et une prévention beaucoup plus diversifiée.

En France, une partie de sa distribution est devenue une politique publique financée par l'Assurance Maladie.

Les habitudes sexuelles évoluent.

Les jeunes entrent légèrement plus tard dans la sexualité et utilisent moins systématiquement le préservatif dans certaines situations.

Les grands industriels changent de propriétaires.

Les fonds d'investissement occupent désormais une place importante dans le secteur.

Et même la démographie chinoise commence à peser sur son économie.

L'innovation ne pourra donc plus être seulement technique

Pendant longtemps, innover dans le préservatif signifiait essentiellement proposer un produit plus fin, plus grand, texturé, sans latex ou doté d'un nouveau lubrifiant.

Ces innovations restent importantes.

Mais la prochaine transformation du secteur sera probablement aussi une innovation d'usage.

Comment redonner envie d'utiliser le préservatif ?

Comment parler à une génération dont les représentations de la sexualité ont changé ?

Comment articuler préservatif, PrEP, dépistage et autres outils de prévention sans les opposer ?

Comment concilier politique publique de gratuité et innovation des marques ?

Comment continuer à créer de la valeur dans un marché où une partie du produit devient gratuite pour le consommateur ?

Voilà probablement les questions auxquelles les marques de préservatifs devront répondre dans les prochaines années.

Le marché change.

Les usages changent.

Les acteurs changent.

Mais une chose, elle, n'a pas changé : la nécessité de protéger, d'informer et de rendre la prévention accessible.