← Retour au blog Société

Révolte des lycéens : écoutons enfin nos enfants

Par Wilfried Borg ·
Un lycéen seul dans une salle de classe regarde une manifestation de jeunes réclamant une école qui écoute leurs préoccupations.

Révolte des lycéens : et si nous écoutions enfin nos enfants ?

Les images de violences occupent les écrans. Mais derrière les manifestations lycéennes, il y a des revendications, des inquiétudes et une jeunesse qui cherche sa place. Et si nous commencions par l'écouter ?

Des violences qui cachent l'essentiel

Lorsque des lycéens manifestent, les images sont souvent les mêmes : affrontements, poubelles incendiées, forces de l'ordre, établissements bloqués.

Les violences existent. Elles doivent être condamnées. Mais elles ne peuvent pas résumer à elles seules un mouvement de contestation.

Car derrière ces images, il y a des adolescents qui s'interrogent sur leur avenir, sur leurs conditions d'apprentissage et sur la place que notre société leur réserve.

Et j'ai parfois le sentiment que nous, les adultes, préférons commenter leurs comportements plutôt que comprendre leurs inquiétudes.

C'est tellement plus simple de parler d'une génération d'enfants gâtés que de remettre en question le monde que nous lui transmettons.

Une jeunesse qui ne va pas bien

Il faudrait pourtant regarder les chiffres.

Les enquêtes de Santé publique France montrent une situation préoccupante en matière de santé mentale des adolescents.

En 2024, 20 % des lycéens déclaraient avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois. Et 15 % déclaraient avoir déjà fait une tentative de suicide au cours de leur vie.

Ces données ne signifient évidemment pas que l'école serait responsable de toutes ces souffrances. Les causes sont multiples : familiales, sociales, personnelles, économiques ou encore liées à l'environnement numérique.

Mais elles devraient nous obliger à davantage d'humilité.

Comment peut-on regarder cette jeunesse avec autant de sévérité sans chercher à comprendre ce qu'elle traverse ?

Ils n'ont pas choisi le monde dans lequel ils grandissent

Nous leur reprochons parfois de manquer de reconnaissance.

Après tout, ils vivent dans une Europe relativement prospère, bénéficient d'un accès extraordinaire aux connaissances et disposent de technologies que nous n'aurions jamais imaginées à leur âge.

Mais ils n'ont rien choisi de tout cela.

Ils n'ont pas choisi les guerres, le dérèglement climatique, les incertitudes économiques, les tensions internationales ou la transformation accélérée du monde du travail.

Nous avons grandi avec l'idée que les générations suivantes vivraient probablement mieux que les précédentes.

Eux grandissent avec la question inverse : à quoi ressemblera leur avenir ?

Et nous voudrions qu'ils abordent ce monde avec nos certitudes d'hier.

Une école qui doit apprendre à évoluer

C'est probablement le sujet qui me préoccupe le plus.

Nous avons fait évoluer nos entreprises, nos moyens de communication, nos technologies, nos façons de travailler.

Mais avons-nous suffisamment transformé notre manière d'enseigner ?

L'école reste encore trop souvent organisée autour d'un modèle vertical : un professeur transmet, un élève écoute, apprend et restitue.

Bien sûr, ce modèle a aussi ses qualités. L'acquisition des connaissances fondamentales, l'effort, la discipline et la transmission sont indispensables.

Mais pourquoi ne pas accorder davantage de place à l'autonomie, à l'expérimentation, à la créativité, à la collaboration et à la découverte de soi ?

Pourquoi ne pas permettre aux jeunes de développer plus tôt leurs propres projets, d'apprendre à entreprendre, à échouer, à recommencer ?

Pourquoi l'école devrait-elle principalement préparer à répondre aux questions des adultes plutôt qu'à apprendre à poser les siennes ?

L'intelligence artificielle change aussi la donne

Je suis chef d'entreprise, de formation initiale en informatique, et je mesure chaque jour la vitesse à laquelle les outils évoluent.

Aujourd'hui, avec l'intelligence artificielle, un jeune peut apprendre à programmer, concevoir une application, créer un projet, découvrir une discipline ou explorer une idée avec une autonomie inimaginable il y a quelques années.

Cela ne signifie pas que les enseignants deviennent inutiles. Bien au contraire.

Leur rôle pourrait devenir encore plus précieux : apprendre à raisonner, à vérifier, à exercer son esprit critique, à travailler ensemble, à distinguer une information fiable d'une affirmation séduisante.

La connaissance devient de plus en plus accessible.

Mais apprendre à en faire quelque chose d'intelligent, de responsable et d'humain reste un immense défi éducatif.

Et si nous profitions de cette révolution pour repenser notre école ?

L'autorité ne doit pas disparaître. Elle doit retrouver du sens.

Je ne crois pas à une société sans règles, sans exigence ou sans respect.

Je crois en revanche qu'une autorité qui ne repose que sur la position de celui qui l'exerce devient de plus en plus difficile à comprendre pour les nouvelles générations.

Cela vaut pour l'école, pour les familles, mais aussi pour les entreprises.

L'autorité peut guider sans humilier. L'exigence peut stimuler sans écraser. La discipline peut structurer sans empêcher l'initiative.

Et surtout, le respect doit pouvoir être réciproque.

Un adolescent qui pose une question, qui conteste une méthode ou qui souhaite comprendre une décision n'est pas nécessairement insolent.

Il est peut-être simplement en train d'apprendre à penser par lui-même.

Et si nous acceptions de nous remettre en question ?

Je ne cherche pas à idéaliser la jeunesse.

Elle a ses contradictions, ses excès, ses erreurs, comme nous avions les nôtres.

Je ne cherche pas davantage à justifier les violences commises lors de certaines manifestations.

Mais je refuse de considérer que quelques images d'affrontements suffisent à disqualifier les interrogations de toute une génération.

Nous demandons aux jeunes de respecter nos institutions, notre école, nos règles et nos valeurs.

Très bien.

Mais sommes-nous capables, en retour, d'écouter ce qu'ils ont à nous dire ?

Nous leur demandons de préparer leur avenir dans un monde que nous avons nous-mêmes tant de difficultés à comprendre.

Nous leur demandons de s'adapter en permanence, alors que nous hésitons parfois à remettre en question nos propres habitudes.

Et si le problème n'était pas seulement leur difficulté à entrer dans notre monde, mais notre difficulté à accepter que le leur sera différent ?

Écoutons-les avant de les juger

Nos enfants ne nous demandent pas nécessairement une vie sans effort, sans règles ou sans difficultés.

Ils ont besoin de perspectives, de confiance, de reconnaissance et de la possibilité de construire leur propre chemin.

Ils ont besoin d'adultes capables de transmettre, mais aussi d'apprendre d'eux.

Ils ont besoin d'une école qui ne soit pas seulement un lieu d'évaluation, mais aussi un lieu de découverte, d'émancipation et d'épanouissement.

Et ils ont surtout besoin que nous cessions de confondre leur remise en question de nos modèles avec un rejet de toutes nos valeurs.

Peut-être que cette jeunesse n'est pas en train de refuser de grandir.

Peut-être qu'elle nous demande simplement de grandir avec elle.

Et si, pour une fois, on l'écoutait vraiment ?


Sources et approfondissements : Santé publique France, enquête EnCLASS 2024 sur la santé mentale des collégiens et lycéens ; publications de Santé publique France sur les comportements suicidaires des adolescents.