← Bibliothèque Science & fabrication Industrie et production

Pourquoi fabrique-t-on tant de préservatifs en Asie ?

Par Wilfried Borg ·

Dernière vérification scientifique : (normes, réglementation, fabricants et sources).

Schéma en quatre étapes expliquant la concentration asiatique : plantations, usines, fournisseurs, volumes.

Retourne une boîte de préservatifs : il y a de bonnes chances qu’elle porte la mention « Made in Thailand », « Made in Malaysia » ou « Made in India ». Ce n’est pas un hasard, mais ce n’est pas non plus une fatalité. Ce dossier explique pourquoi une si grande part de la production se trouve en Asie, et ce que cela ne dit pas.

Un préservatif est un dispositif médical produit en très grande série. Sa fabrication suppose une combinaison peu courante : une matière première adaptée, des lignes de trempage et de contrôle, des laboratoires, du personnel expérimenté et des débouchés mondiaux. C’est cette combinaison qui explique la place de l’Asie, sans rendre la fabrication européenne impossible.

À retenir

  • Des usines importantes existent en Malaisie, en Thaïlande, en Inde et en Chine, mais aussi au Japon et ailleurs : pas de monopole asiatique.
  • Le latex et les plantations ont aidé, mais ce qui a fait la différence, ce sont des décennies d’apprentissage industriel et de fournisseurs spécialisés.
  • Les capacités d’usine sont des chiffres annoncés par les entreprises, pas des mesures indépendantes.
  • Savoir où est fabriquée une marque ne se déduit ni de son nom ni de son siège social.

Une industrie mondiale concentrée, sans monopole asiatique

Quelques exemples, tirés des sites officiels des entreprises :

  • Karex déclare des usines en Malaisie (Port Klang et Pontian) et en Thaïlande (Hat Yai).
  • Reckitt (Durex) présente son usine de Bangpakong, près de Bangkok, comme l’une des plus grandes du groupe, et produit aussi en Chine, à Taicang.
  • LifeStyles (SKYN, Manix) exploite des usines en Thaïlande et en Inde, et une en Espagne.
  • Okamoto, groupe japonais, fabrique des préservatifs au Japon (Ibaraki), en Thaïlande et en Chine.

La liste des sites « préqualifiés » de l’UNFPA, l’agence de l’ONU pour la santé sexuelle et reproductive, est un point d’observation utile : elle recense des sites jugés conformes à la spécification OMS/UNFPA pour les préservatifs en latex et à l’ISO 4074. Mais elle ne recense ni toutes les usines du monde, ni toutes les catégories de préservatifs, et la préqualification répond aux exigences précises des marchés publics : ce n’est pas une autorisation générale de mise sur le marché.

Il faut aussi distinguer le pays de la marque, le siège du groupe, le site de fabrication du produit et le pays d’expédition. Une marque européenne peut sous-traiter en Asie ; un fabricant asiatique peut produire pour une marque occidentale. Le pays d’origine d’une référence se lit sur ses documents commerciaux et réglementaires, pas sur son nom (le dossier 8 montre comment).

Tableau croisant six pays et cinq entreprises (Karex, Reckitt, LifeStyles, Okamoto, Richter) avec les sites que chacune déclare.
Les pays où des usines sont déclarées par les entreprises : l’Asie, mais aussi le Japon et l’Espagne.

L’avantage historique du latex et des plantations

L’hévéa pousse dans les zones tropicales, et l’Asie du Sud-Est concentre une part majeure de la production mondiale de caoutchouc naturel. Sagami, par exemple, indique que le latex de ses préservatifs vient principalement de plantations d’Asie du Sud-Est. La proximité des chaînes de collecte, de concentration et de transformation du latex a facilité l’implantation d’usines de produits en caoutchouc, dont les préservatifs. J’ai parlé de l’effet de l’actualité sur ce marché dans « La guerre au Moyen-Orient fait grimper le prix du latex ».

Une plantation d’hévéas : de nombreux troncs clairs et élancés, plantés en rangées sous un feuillage dense.
Une plantation d’hévéas à Phuket (Thaïlande). Photo : AxelBoldt, domaine public, via Wikimedia Commons. Image redimensionnée.

Mais la plantation à côté de l’usine n’explique pas tout : le latex concentré peut être exporté, et les matières synthétiques suivent d’autres chaînes d’approvisionnement.

Le facteur décisif : des décennies d’apprentissage

Une ligne de trempage ne suffit pas à faire une usine compétitive. Il faut maîtriser les dispersions, la régularité des films, la vulcanisation, le lavage, les défauts, la lubrification, l’emballage et la stabilité. Les techniciens accumulent des connaissances pratiques sur les réglages et les défauts de production, et des fournisseurs locaux de moules, de machines, d’emballages, d’essais et de maintenance renforcent l’écosystème.

Et l’histoire est internationale. D’après la présentation de Richter Hi-Tech, la famille Richter a développé en Allemagne la première ligne de trempage automatique pour préservatifs en latex, puis une machine d’essai électrique à haute tension dès 1959, avant de créer en 1993 une coentreprise germano-malaisienne : Richter Rubber Technology. L’expertise européenne a donc aussi contribué à l’industrialisation asiatique. C’est le récit de l’entreprise elle-même, à lire comme tel.

L’échelle change radicalement les coûts

Karex publie les capacités annuelles de ses usines : environ 0,8 milliard de pièces à Port Klang, 2,0 milliards à Pontian et 2,2 milliards à Hat Yai (le chiffre englobe préservatifs et gaines de sonde). Additionnées, elles représentent environ 5 milliards, un ordre de grandeur cohérent avec les « plus de cinq milliards » qu’on lit dans la presse. Mais ce sont des capacités annoncées par l’entreprise, pas une mesure indépendante des volumes réellement produits. Côté Durex, Reckitt indique que Bangpakong produit environ la moitié des Durex du monde, avec une capacité de 200 000 préservatifs par heure.

Graphique en barres : Port Klang 0,8 milliard, Pontian 2,0 milliards, Hat Yai 2,2 milliards, soit environ 5 milliards au total.
Les capacités annuelles déclarées par Karex, site par site (source : karex.com.my).

À ces échelles, les coûts fixes (machines, contrôle qualité, certification, laboratoires, maintenance, développement) sont répartis sur de très grands volumes. La main-d’œuvre et l’énergie jouent un rôle, mais une comparaison sérieuse doit aussi intégrer les rebuts, les cadences, le transport, les droits de douane, la conformité, le coût du capital et la fiabilité des livraisons. Dire que les préservatifs sont fabriqués en Asie « parce que les salaires y sont bas » serait réducteur.

Quelques acteurs, et ce qu’on peut réellement affirmer

Karex (Malaisie, Thaïlande). Groupe industriel majeur, avec des sites et des capacités décrits publiquement. Ces capacités sont celles que l’entreprise déclare.

Reckitt / Durex. Une usine en Thaïlande présentée comme un pôle mondial de production Durex, et des usines en Chine, notamment pour le marché chinois.

LifeStyles. Des usines en Thaïlande, en Inde et en Espagne. Le fait qu’un groupe possède plusieurs sites et plusieurs marques ne dit pas dans quelle usine est fabriquée chaque référence.

Okamoto. Des usines au Japon, en Thaïlande et en Chine.

Richter Rubber Technology (Malaisie). Fabricant et acteur de l’équipement industriel, qui revendique une histoire d’ingénierie allemande.

Ne déduis pas qu’un site donné fabrique une marque précise, un modèle sans latex ou l’ensemble des références vendues par un distributeur.

Pourquoi une nouvelle usine européenne est difficile à rentabiliser

Créer une usine implique un investissement initial, la qualification des équipements et des fournisseurs, la mise au point des procédés, un système qualité adapté aux dispositifs médicaux, des essais de performance, une documentation technique et une surveillance après commercialisation. Les coûts de lancement précèdent les recettes, et une ligne sous-utilisée peut devenir fragile même avec une excellente qualité.

La difficulté est aussi commerciale : il faut sécuriser des commandes assez importantes et régulières pour amortir les équipements, face à des grands acheteurs qui ont déjà des fournisseurs qualifiés. Mais « difficile » ne veut pas dire « impossible » : on en parle dans le dossier sur la fabrication en France ou en Europe, et dans mon article « L’Europe perd du terrain, même sur les préservatifs ».

Ce que l’Asie ne garantit pas à elle seule

Un site situé en Asie n’est pas automatiquement meilleur, moins cher ou conforme. La qualité dépend du fabricant, du procédé, des contrôles, des essais et de la surveillance. À l’inverse, une origine européenne n’est pas non plus une preuve suffisante de qualité. La bonne question est : qui fabrique ce produit précis, selon quelles exigences et avec quelles preuves documentées ?

En résumé

La domination industrielle de l’Asie résulte d’un avantage cumulatif : matières premières, concentration des usines, expérience, fournisseurs spécialisés et volumes considérables. La fabrication européenne reste techniquement possible ; sa viabilité dépend d’un projet industriel et commercial capable de supporter des coûts fixes importants et de garantir des débouchés durables.

Sources

Sources consultées le 10 octobre 2026. Les capacités et implantations sont celles que déclarent les entreprises.

  1. Karex, « Karex Family » (usines et capacités annuelles). karex.com.my/karex-family
  2. Reckitt, « Celebrating 95 years of Durex » (usine de Bangpakong, Taicang), 2024. reckitt.com/our-stories/2024/celebrating-95-years-of-durex
  3. LifeStyles Healthcare, communiqué de Linden Capital Partners sur l’acquisition de LifeStyles (usines en Thaïlande et en Inde), 1er décembre 2022. linden.com/news/2022/12/linden-acquires-lifestyles-healthcare
  4. El Economista, « Un fondo americano compra los famosos preservativos Control » (Tecnilatex, Alcorcón), octobre 2023. eleconomista.es/salud-bienestar/empresas/noticias/12511205/10/23/un-fondo-americano-compra-los-famosos-preservativos-control.html
  5. Okamoto Industries, « Production Sites ». okamoto-inc.jp/en/company/factory
  6. Sagami Rubber Industries, page « Condoms » (approvisionnement en latex). sagami-gomu.co.jp/en/product/condom
  7. Richter Hi-Tech, « About us » (histoire de la famille Richter et de la coentreprise de 1993). richterhi-tech.com/rht/index7810.html?q=content/about-us
  8. UNFPA, « Prequalified Male Condom Manufacturing Sites », janvier 2025. unfpa.org/resources/unfpa-prequalified-male-condom-manufacturing-sites-0

Transparence : ce site est édité par MB LAB, l'entreprise qui exploite aussi Condomz.com et sa marque CondomZ. Les liens vers Condomz.com mènent à notre boutique ; ils ne dictent pas le contenu de ce dossier, qui s'appuie sur des sources publiques citées en bas de page. L'illustration d'en-tête est un schéma original : elle ne représente pas une usine précise.